EPIGRAPHE :

« Et, portant mon regard sur le Christ ainsi fixé à la croix, je dirai ce qui me viendra dans l'esprit et le cœur.

( Saint Ignace de Loyola - Exercices spirituels 53 ) ».

 

 

Chaque matin quand je prépare mon petit déjeuner, je pratique un rituel, mais c'est plus qu'un rituel que je pratique, c'est plus qu'une prière, c'est la prise de conscience que j'existe et que Dieu est présent et que je communie avec Lui.

Ainsi les quelques réflexions que je vais vous exposer ce soir ne sont que des pensées personnelles et ne reflètent que quelques aspects de mon vécu concernant ma démarche "Religieuse". C'est en quelque sorte un témoignage. L'idée m'en est venue quand à l'écoute de conférenciers, fort compétents et éminents, doués de la parole et aidés d'une forte culture, je me suis rendu compte que peut-être certains participants n'avaient pas "entendu" et que dans tous les cas c'était une façon d'appréhender le sujet. Je parle de la prière. Je me réfère à une conférence du Père Gruber de l'église orthodoxe de France, dans le cadre de Fraternité Saint-Jean, qui citait Saint-Mathieu (6, 9-13) et la prière de Jésus.

Mais pour moi la prière est action, c'est à dire que l'on prie par l'action. J'ai trouvé une citation de Saint Louis de Gonzague qui disait que l'accomplissement du devoir est équivalent à la prière. La meilleure manière de communier avec Dieu est sans nul doute d'accomplir intégralement sa volonté. " Notre Père, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel..." Et faire la volonté de Dieu consiste évidemment à obéir aux lois de la vie, telles qu'elles sont inscrites dans nos tissus, notre sang et notre esprit. Lorsque je méditais Saint Ignace, il m'a semblé qu'il fallait mettre son âme à nue, en un lâcher prise, face à Dieu et se dire qu'après tout, seul Dieu décide pourquoi l'on est fait et ce que l'on aura à faire. C'est une expérience qui est proposée par la Sainte Providence.

Il faut rappeler que l'homme est un tout indivisible composé de tissus, de liquides organiques et de conscience. Il se croit indépendant de son milieu matériel, c'est-à-dire de l'univers cosmique, en réalité il en est inséparable. Il se compose d'esprit aussi bien que de matière et l'esprit, quoique résidant dans nos organes, se prolonge hors des quatre dimensions de l'espace et du temps. Nous ne pouvons valoriser l'un au détriment de l'autre; Là est le danger. Le manque de développement des muscles, du squelette, et des activités non rationnelles de l'esprit chez certains intellectuels est aussi désastreux que l'atrophie de l'intelligence et du sens moral chez certains athlètes. Il ne faut pas permettre que s'atrophie ou que disparaisse une partie de nous même. Ne nous est-il pas permis de croire que nous habitons à la fois le monde cosmique et un milieu intangible, invisible, immatériel, d'une nature ressemblant à celle de la conscience, et dont nous ne réussirons pas plus à nous passer sans dommage que de l'univers matériel et humain ? Ce milieu ne serait autre que l'être immanent dans tous les êtres, et les transcendant tous, que nous appelons Dieu.

Nous sommes les artisans de notre travail et Dieu se charge du reste. Le travail de la matière, par l'accord naturel qui se fait, peu à peu, entre celle-ci et l'ouvrier, peut conduire à l'éveil. L'ouvrier passe insensiblement alors à l'état d'artiste, ayant acquis cette "magie des mains" dont les artisans se sont transmis le rituel de père en fils, de maître à apprenti, depuis le fond des âges. Il s'ensuit que l'œuvre peut provoquer chez l'homme un "éveil spirituel". En fait, le matériel se montre aussi indispensable à la réussite de la vie que l'intellectuel et le spirituel.

Ainsi, la prière représente l'effort de l'homme pour communier avec un être invisible, créateur de tout ce qui existe, suprême sagesse, force et beauté, père et sauveur de chacun de nous. Loin de consister en une simple récitation de formule la vraie prière représente un état mystique où la conscience s'absorbe en Dieu. C'est pourquoi la prière trouve sa plus haute expression dans un essor de l'amour à travers la nuit obscure de l'intelligence. Pour prier, il faut seulement faire l'effort de se tendre vers Dieu. Aussi bien peu d'hommes ont-ils su prier comme saint Jean de la Croix, ou saint Bernard de Clairvaux, et je ne pense pas en être l'exception. Cependant, la manière dont vit celui qui prie peut nous éclairer sur la qualité des invocations qu'il envoie à Dieu. Même quand la prière est de moindre valeur et consiste surtout en un geste des mains, un travail, comme une récitation machinale de formules, elle exerce un effet sur le comportement. Elle fortifie à la fois le sens du sacré et le sens moral. Mon sens du sacré s'exprime surtout par la participation opérative. Cette participation, comme le sens du sacré, est, de toute évidence, un phénomène spirituel. Or, le monde spirituel se trouve hors de l'atteinte de nos techniques. Le domaine de la science comprend heureusement la totalité de l'observable. C'est donc par l'observation systématique de l'homme qui œuvre que j'apprends en quoi consiste le phénomène de la prière, la technique de sa production, et ses effets. Quoique cette communion paraisse être essentiellement une tension de l'esprit vers la substance immatérielle du monde. On peut la définir également comme une élévation de l'âme vers Dieu. Car mes prières ne sont pas des demandes mais des remerciements.

Elles consistent en une sorte de transformation organique et mentale. Cette transformation s'opère de façon progressive. On dirait que dans la profondeur de la conscience une flamme s'allume. L'homme s'y voit tel qu'il est en fonction de ce qu'il réalise, Il tente d'acquérir une humilité du geste sûr, une plus grande résistance à l'égard de la pauvreté, de la calomnie. Cependant la prière ne doit pas être assimilée à la morphine. Si on se veut chrétien, on aime. Si on se veut maçon, on construit. C'est à cela que je les reconnais. On juge les maçons au pied du mur, c'est une réalité et non du symbolisme. Et si on se veut martiniste, on fait le vide en son cœur pour l’emplir de divin. De même on juge les chrétien non pas à ce qu'ils disent ou à ce qu'ils lisent mais à ce qu'ils font.

L'action de la main est une symphonie constructive, architecturale, une action du geste silencieux, c'est l'image de l'homme. Par la lumière qu'elle dégage, elle nous fait voir l'homme tel qu'il est. Lorsqu'elle commence à être, la matière devient vie et esprit, jusqu'à devenir densité. Elle devient juste et vraie par son poids, puis devient irréprochable par son contenu dans l'éternité. La matière et l'esprit vont ensemble. ils constituent un tout indissociable. C'est l'esprit comme la matière qui conditionne la création. Le geste créateur est avant tout un rêve de la réalité, un centre qui se met en mouvement et qui va vers quelque chose que l'on pense, que l'on oublie, puis que l'on voit naître. Quand on commence à aimer ce quelque chose, cela signifie qu'il est vrai et à notre image. L'activité du prieur est ainsi soumise à cette anticipation constante, elle est une attente laborieuse façonnant des espoirs que son invention, son goût du risque, sa minutie et sa patience enrichissent. Il s'agit d'assembler des matériaux provisoires, destinés à devenir, de par une transformation irréversible, une matière nouvelle, solide et inaltérable pour aboutir à une unité de l'objet. Il faut transformer les pluriels en singulier. C'est pour cela que mon travail part toujours des notions de quantité d'idées détruites, pour trouver l'idée de vérité. La vérité est dans les mains de Dieu. Mais lorsque je pense que je suis renfermé dans mon travail mon âme y est présente. Tout ce que l'homme fait avec ses mains appartient à Dieu. Notre main ne fait pas un geste de création mais un geste vers Dieu. Alors notre acte est accompli selon le désir d'une volonté d'élévation spirituelle. Je ferai mon possible pour être dans la vérité et dans les mains de Dieu. Cette unité souhaitée particularise une imagination qui projette dans l'avenir chaque instant du travail pour tenter de prévoir la traduction qu'on en donnera. L'élaboration de cette matière en devenir crée toute la complexité des métiers. Le rythme que la magie de la main du manuel a mis en évidence dans la matière, agit à son tour, magiquement, sur les autres hommes par l'intermédiaire de ce qui en eux-mêmes est en accord avec ce rythme.

La valeur d'une technique se mesure par ses résultats. Toute technique de la prière est bonne quand elle met l'homme au contact de Dieu. On pourrait donc comparer le sens du sacré au besoin d'oxygène. Et la prière aurait quelque analogie avec la fonction respiratoire. Elle devrait alors être considérée comme l'agent des relations naturelles entre la conscience et son milieu propre. Comme une activité biologique dépendant de notre structure. En d'autres termes, comme une fonction normale de notre corps et de notre esprit. Le sens du sacré nous met en communication avec l'immensité mystérieuse du monde spirituel. C'est par la prière que l'homme va à Dieu et que Dieu entre en lui. Ainsi la démarche du geste de la main est la démarche de l'état où l'on est.

L'existence de l'homme consiste donc, tout simplement à prendre position, d’accepter ou de refuser la matière, et donc l'incarnation. Sauver son âme d'homme consiste dans la manière de se conduire pour se sauver et pour sauver les autres. L'homme quoi qu'il fasse, est sauvé s'il a la paix intérieure. L'homme, qui a la paix intérieure, peut être un simple manœuvre ou un balayeur qui travaille bien. Pour trouver la paix intérieure, il n'est pas possible de la trouver par la loi, mais seulement par la foi. Cette paix contient une énergie interne et un accès vertical dans l'éternité. Tout ce qu'il fait pour les hommes est bien fait  au regard de Dieu, que ce soit repeindre sa cuisine ou construire un repas. Quand Marie prie, Marthe fait la soupe.

Pour l'artiste, sculpter une idée, ce n'est pas grand chose. Un morceau de matière c'est un commencement. La matière en croissance est presque toujours observée indépendamment des mains qui la maîtrisent. Elle ne sera vraiment intelligible dans son intégralité que si l'on est au clair sur les phases les plus fondamentales de sa genèse. Il importe de se désintoxiquer du désir d'arriver au plus vite à l'objet fini pour le seul plaisir d'en être l'auteur. Le bricolage risque de n'être jamais qu'un calmant sur une blessure et les solutions s'arrêtent à mi-chemin. Il y a vraiment une très grande distance entre équarrir un tronc et acheter une planche rabotée, entre semer du blé et acheter son pain chez le boulanger. Le travail à main nue modifie l'état physique de la matière. Si les choses de rien sont de grandes choses, par rapport à l'esprit, les grandes choses ne sont rien. C'est pourquoi, ni celui qui plante, ni celui qui arrose, n'est quelque chose, mais seul celui qui donne l'accroissement est quelque chose, c'est à dire Dieu.

L'élévation spirituelle d'une forme ne prend pas la lumière, elle vous la donne par une présence magique qui peut vous guérir par la paix et la joie qu'elle apporte

La paix intérieure n'est vraie qu'avec Dieu. Elle peut devenir tellement grande qu'elle peut vous mettre dans un état d'extase.

je crois que dieu est dans le travail

et que le travail est "nature"

je crois que le travail ressemble à Dieu

et que Dieu est "nature"

je crois qu'avec lui la paix sera dans moi

je construirai l'espace continu dans l'infini

et je serai cet espace

Je crois que la chance de l'artiste n'est pas de disparaître derrière la nature. Je pense aussi qu'en partant de mon travail, qui est ma paix intérieure, l'espace-temps continuera à se développer, de croissance en croissance, vers une forme infinie destinée à cette aventure qui est dans l'espace-temps.

Il y a plusieurs manières de créer l'espace. D'abord Dieu a créé le monde de l'espace où se trouve l'infinie sérénité. L'espace-temps, donc, c'est moi-même qui continue toujours à voler, dans la lumière pour ne plus voir le monde, ne plus voir le soleil, ni la lune, ni les étoiles, afin de ne plus voir que la lumière que Dieu donne. Si notre état est rempli de paix intérieure, le geste de la main remplit l'univers. Le geste de la main et de l'esprit n'a pas de limites... Ce contact avec Dieu les imprègne de paix. C'est pourquoi le geste, dans l'esprit d'une forme, ce n'est pas de faire, mais d'être en état de faire. Il faut tendre la main en un langage de foi. La vraie foi est certitude. Elle a sa source en moi. Elle n'est pas raisonnée, elle est innée car nos mains disent aux yeux les secrets de l'esprit. Le toucher, aussi, cherche l'espace et son objet. Il détermine, en même temps que le calme, une intégration des activités mentales, une sorte de floraison de la personnalité. Il permet d'apporter une pierre de plus sur le tabernacle de lumière en consacrant l'esprit de la forme. Le contact d'un l'enfant enseigne la naissance, et nos mains sont témoins de la leçon.

Nous parlons maintenant de matière sonore, poétique, chorégraphique, picturale. Ainsi la danse, c'est un rythme silencieux et magique de quantité de gestes pour arriver à l'unité d'un seul geste. C'est la promotion du vocabulaire concernant le travail de la matière. Ce n'est pas une simple manière de parler alors que la conquête de la matière atteint son sommet. Nous avons plus que jamais besoin pour s'exprimer d'un travail sur quelque chose de solide, de réel, dans lequel la personnalité puisse effectivement s'inscrire. Il nous faut façonner nos phrases, nos gestes, nos chants, nos matériaux pour mesurer toutes les forces élémentaires de la nature sans la présence et la collaboration de laquelle on ne peut rien. En mesurant ces forces et en nous mesurant avec elle, nous pouvons vérifier du même coup si nous ne nous sommes pas trompés dans le choix de nos éléments, réglant sur ces forces nos propres énergies de créateurs. Toute création apparaît à ce point d'équilibre, à la pointe de ce dialogue où chacune des parties, homme et matière, tend à révéler les valeurs de l'autre. Lorsque le génie, ou l'âme de l'artiste est en minorité devant la nature, c'est alors qu'il a le plus de chance avec lui.

Où et quand prier ? On peut prier partout. Dans la rue, en automobile, en autobus, au bureau, à l'école, à l'usine. Mais on prie mieux dans les champs, les montagnes et les bois, ou dans la solitude de sa chambre. Il y a aussi les prières liturgiques qui se font à l'église. Mais, quel que soit le lieu de la prière, Dieu ne parle à l'homme que si ce dernier a établi le calme en lui-même. Le calme intérieur dépend à la fois de notre état organique et mental et du milieu dans lequel nous sommes plongés. La paix du corps et de l'esprit est difficile à obtenir dans la confusion, le fracas et la dispersion de la cité moderne. Ainsi comprise, la prière devient une manière de vivre. La prière est toujours suivie d'un résultat si elle est faite dans des conditions convenables. Cette action agit sur l'esprit et sur le corps d'une manière qui semble dépendre de sa qualité, de son intensité et de sa fréquence.

Je citerai le père Bonnet, prêtres Lazariste de la congrégation de la Mission, fondée en 1625 par saint Vincent de Paul (1581-1660) : « Attention ! Quand vous priez, ne demandez pas n’importe quoi, car ça marche ». Sous-entendu « Etes-vous capable d’assumer ce que vous souhaitez » ?

Il paraît démontré que, à égalité de développement intellectuel, le caractère et la valeur morale sont plus élevés chez les individus qui œuvrent au laboratoire, même de façon médiocre, que chez ceux qui ne sont pas opératifs. Le vieillard à la cornue de l'alchimie symbolise le mystère vécu et le rêve opérant, sa personne étant davantage impliquée dans son intrigante recherche. Ainsi, la prière fermente ! Disait l'alchimiste Adalgarius.

Il est honteux de prier écrivait Nietzsche. En fait, il n'est pas plus honteux de prier que de boire ou de respirer, ni même d'utiliser ses mains à travailler, construire, usiner, en un mot : les salir.

 

Ora, Lege, Lege, Lege, Relege, Labora et Inuenies.

( Prie, lis, lis, lis, relis ,travaille et tu trouveras )

Planche 14  Mutus Liber

Altus La Rochelle 1677

La Prière des Mains