Un voyage, peu importe sa raison, est toujours l'occasion d'une découverte et donc d'une ouverture à de nouvelles connaissances. Mais un voyage est toujours une visite intérieure et une prise de conscience indique qu'en soi découle la Connaissance. La lecture rend l'homme cultivé, une conférence lui enseigne l'écoute, un tableau lui apprend le beau.

Aussi l'Ange gardien, le guide, qui nous conduisit à Lille un jour d'automne, fut-il celui qui nous révéla qu'il existait des miroirs cachés partout autours de nous, et qu'il suffisait d'offrir un peu de temps à notre âme endormie pour qu'elle s'ouvre à la vie, où plus exactement à la Vraie Vie. Restait bien sûr à traverser le miroir.

           Le Palais des Beaux Arts exposait les énigmatiques peintres flamands au XVIème siècle sous le titre « DU FANTASTIQUE AU MERVEILLEUX » parmi lesquels Bosch, Brueghel, Bles, Bril ou Patini, pour les plus connus, et offrait aux téméraires ce que l'objet du Graal proposait aux errants qu'étaient Perceval, Lancelot ou Gauvain.

           Ainsi fut fait une visite bien rapide, riche en découvertes, et révélatrice qu'un chemin de traverse pouvait conduire aussi au centre de ce que l'on sait déjà, mais que les ombres de notre suffisance nous en interdisent parfois la prise de conscience. Des paysages aux frontières du réel et de l’imaginaire prenait alors des allures révélatrices, la nature fabuleuse où des créatures les plus étranges côtoyaient les hommes absorbés par leurs occupations quotidiennes, témoignait de sa réalité. Tout cela existait, mais nous ne le savions pas.

           Le circuit proposé au public, certainement élaboré de manière pédagogique par les historiens de l'art laisse pourtant une totale liberté aux néophytes et autodidactes, ce qui finalement est un bien dont il faut profiter. Cela vaut pour la confrontation assurément extatique de l'œuvre du peintre flamand de la Renaissance Hendrick van Cleef qui représente la construction de la tour de Babel.

 

Hendrick van Cleef - La tour de Babel.

 

           Le sujet est connu, bibliquement universel, de l'édifice interrompu conduisant à la division et donc à la multitude du règne de la quantité qui caractérise notre époque. La multiplication des langues en regard de l'être multiple qui nous habite interdit la communication et donc la compréhension entre ce qui compose l'humanité, c'est-à-dire les hommes, et les parcelles de nous même, aux multiples facettes, sans cesse explosées au regard du Principe, source-origine de ce qui se veut réintégrable.

           La composition s'articule sur deux axes. L'un vertical qui pourrait conduire à Dieu, et qui s'achève dans l'inachevé, et l'autre, horizontal, qui détermine l'art des constructeurs bâtissant des utopies à la Gloire du Très Haut, tant l'alchimique voie humide de la multitude s'élargit sur sa base en distance grandissante et s'éloigne en conflit de sa primitive raison.

           La lecture s'organise dans l'entre deux des deux livres proposés au Cherchant de Vérité, le livre de Genèse qui origine la quête, et le livre que chacun doit écrire au cours de son existence, et qui justifie que l'on a pris la route. Le fil du rasoir incise l'état ou situation de notre positionnement entre ces deux lectures. Le livre que je dois écrire relatera en son dernier chapitre ma rencontre avec Dieu. Aussi la mystique raison du peintre est-elle sans doute suggérée par Je cherche Dieu, donc je vis. Le paysage ici présenté contient une histoire, une allégorie, il est un monde à lui seul, où hommes, pierres, rochers, matière parlent le même langage et font sens.

           L'état médian détermine donc trois mondes. Le monde de la matière et de l'incarnation, le monde du divin attribué à tout ce qui est célestiel, et le monde intermédiaire où résident les messagers (angelos) qui reproduisent pour nous, à l’échelle du microcosme, l’incessant travail des forces du monde.

           Jan Mandijn, dans son tableau représentant Saint Christophe portant l'enfant Jésus, invite à la traversée de l'entre-deux mondes en compagnie de l'Esprit, porte des Cieux, et tout esprit est convié à pénétrer cet entre-deux rives qui correspond au monde imaginal si cher au Maître Henry Corbin. Le peintre évoque ce qu'il est convenu d'appeler un rite de passage, et il suffit de s'en imprégner pour que nous soyons transporté dans un autre monde. Les pieds dans l'eau indiquent l'humide voie où se situe le vaisseau navigant sur les eaux d'en haut et dont l’imperceptible réalité exceptionnellement montrée révèle le visible métamorphosé.

Jan Mandijn - Saint Christophe portant l'enfant Jésus

           Le monde réel, naturel, tel qu'il existe et connu de nous, est alors perçu comme étant en son unité l'œuvre de l’esprit, création de l’invisible, et qui concentre la spiritualisation de la nature en un pèlerinage de la vie. La matière invente une présence qui nous est accessible au travers d'un paysage fantastique et dont les dimensions ordonnent les légendes de la création.

           Le mode opératoire est inscrit dans toutes les compositions du Grand Art, véritables réceptacles des divines théophanies. Des clefs à peine voilée s'invitent à l'hymen du cherchant et fécondent son âme en une métamorphose permettant la compréhension du monde des idées. C'est de cet espace intermédiaire, hors du temps, que surgit Athéna ou le Maître de Justice, en un parcours tout tracé, du caché au révélé.

           L'exercice cabalistique de Pieter Bruegel l'Ancien est certainement plus périlleux. Il caractérise la Chymie des Anciens dont la signature ici est le cheval (cabalus, cabale) que l'artiste maîtrise et conduit. Le message est limpide et s'adresse à la postérité. Le laboureur est celui qui visite l'intérieur de la Terre en un retournement matière-esprit et s'il persévère, il trouvera l'objet de son désir. Est-il le même que le Berger qui garde ses brebis, ainsi que celui qui se propose à devenir pêcheur d'homme ? Le Christ, car c'est de lui qu'il s'agit, est donc représenté trois fois dans le tableau. Il sauvera Icare car il en a trois fois le pouvoir, même si la légende grecque relate qu'Icare est mort.

Pieter Bruegel l'Ancien - Le vol d'Icare

           Enfin, rencontre avec le divin puisque le vaisseau est le Temple de l'esprit, maison de Dieu, toujours présent, et dont le nom grec est « athanor » (athanatos) qui signifie immortel. Les voiles du temples s'anime sous le souffle de Dieu créateur qui donna vie à Adam. L'une d'entre-elles se déchirera plus tard, mais ceci est une autre histoire.

           La question, car il faut toujours poser la question, n'est-elle pas : les peintres flamands avaient-ils accédé à la Connaissance ? Toujours est-il que la mise en relation entre leurs œuvres et notre regard peut générer l'ouverture d'un espace intérieur où se situe la Jérusalem céleste, le monde imaginal, ou le royaume du prêtre Jean.

 

 

L’ENTRE-DEUX